Inno'sens pas à pattes

Inno'sens pas à pattes

Co-incidences

L'impression depuis toujours d'avoir une mémoire.

Aussi loin que je remonte je retrouve le même sentiment de déjà ressentir par échos.

L'impression que déjà, alors que je sentais pour la première fois certaines odeurs, je voyais certains mélanges de couleurs, ils en ressuscitaient d'autres , enfouis mais pas effacés. Fantômes. Et que la conjonction des deux en faisait un en-soi, leur donne une valeur qui dépasse leur pouvoir d'origine et moi-même, quelque chose de l'ordre du souvenir qu'il me faille découvrir, remettre à jour, comme on restitue un monde disparu par les vestiges qu'on en découvre. Plutôt pressentiment ,ressouvenance qu'émotion ou sensation , la sensation n'étant pas entre moi et le décor ,mais entre le décor et le souvenir d'un même décor ,identique ,dont je n'aurais été que l'enveloppe ,la mise en mémoire , pour préserver ce qui attendait de ressurgir ,d'être fécondé pour naitre à une autre réalité ,plus totale.

Dépositaire peut-être d'un autre moi pas totalement aboli mais si effacé qu'il faille le stimuler pour le réactiver. Je me sens depuis toujours comme un creuset ou se forme de la rencontre une sensation qui le dépasse et laisse supposer autre chose.

Aussi loin que je remonte.

Ma vie est cette attente, une suite d'essais sous diverses formes du même espoir.

Ténus et en filigrane, sous mes moindres gestes, mes moindres mots quelque chose attend. Mais il manque toujours l'étincelle. Et la mémoire et le présent se superposent ,se frottent  ,mais restent juxtaposés sans que rien ne s'enflamme.

Parfois j'ai eu l'illusion de réussir par une présence à approcher quelque chose mais ça n'était qu'une illusion. Et pourtant demeure malgré tout, cette conviction autant de quelque chose, un état à atteindre  que d'une découverte qui serait enfin la révélation claire de ces années de pressentiment. Quelque chose qui dépasserait cet éblouissement devant la vie, qui  ferait que  je ne serai plus étonné d'exister, tout ayant enfin un sens.

Dès la toute petite enfance.

Petit je jouais avec des personnages de plastiques imitant des soldats ou des cows-boys. J'avais le don de me projeter dans mes histoires comme si au bout de mes mains ils s'étaient animés de ma propre vie que je leur perfusais. Je vivais en eux délivré de moi et je retrouvais là, le même plaisir que pendant mes heures de lectures ou ce petit rectangle de papier au bout de mes doigts avait agi comme un buvard, absorbant  toute mon existence pour me rendre absent à moi-même.

Image très nette.

Assis sur le tapis de la salle à manger. Un tapis vert, rugueux, avec des motifs blancs et jaunes, très discrets, comme effacés.

En face, encadré par la porte-vitrée, ce paysage que depuis je n'ai pu revoir, ou un semblable, sans éprouver de nouveau cette  même pointe d'angoisse. Mais pas pointe au sens de légère douleur. Pointe au sens de ce qui traverse. Une flèche d'angoisse. Découpé donc, un pré, juste au-dessous du segment de chemin de fer qui raye le ciel d'un pointillé noir, doré par un soleil jaune pâle comme un vernis de lumière. De cette lumière triste et factice des tableaux religieux.

Et puis plus tard. Longtemps plus tard. Suite de prénoms comme des paillettes d'illusion. Cette sensation à chaque fois d'avoir trouvé en l'autre enfin la clé, ce moyen de posséder par un corps autre cette odeur d'herbe coupée, un éclat de soleil, un reflet de lumière .Chaque fois cette aimantation. Par elles, non pas j'accédais à mon enfance comme un quelconque paradis perdu mais je retrouvais cet état d'enfance et d'étonnement, tout entier à être en face. Sans jeu ni désir. Juste à soutenir d'être en face. Comme si tout ce qui m'échappait en temps normal, s'incarnait dans ce corps et le possédant, quoiqu'on ne possède pas une femme, on se dépossède en elle, je m'y étais consumé pour mieux m'atteindre. Ca n'était plus seulement un corps que je tenais dans mes bras. C'était autre chose qui était en elles mais qui n'étaient pas elles, comme l'odeur vient de l'évaporation du liquide et non pas du liquide lui-même. Jusqu'au désenchantement. Peu à peu elles redevenaient ce qu'elles étaient pour ne redevenir plus que des boules de matière autonome et sans mystère. Tout s'inversait. Un rire m'agaçait et certains mots ou certaines postures qui peu de jours auparavant m'auraient ravi me mettaient hors de moi. Et chaque fois je découvrais le détail qui m'éloignait davantage, le grain de leur peau me surprenait, un défaut dans le regard ,une fausse note dans la voix , une parole malheureuse , un rire niais et cela seul serait conservé comme on fixe l'unique tâche sur une étoffe impeccable .Quelque chose ne passait plus ,c'était comme si elles avaient réintégré leur corps et ce corps me stupéfiait de réalité ,lourd d'existence ,massif et étranger ,me renvoyant à moi pour m'y enfermer. Seul contre elles. Et fermé.

Et comme de trop de coïncidences on déduit une logique, pour une fois prenant ma vie dans son ensemble et non plus fixant chaque fait isolé j'acquiers à distance, une espèce d'unité.

Une constante.

Cet état d'idiotie. Et cette certitude de pouvoir se retrouver brutalement coupé de tout ,comme rejeté. Et cet entêtement à déchiffrer derrière les choses et les gens un sens caché  qu'il fallait d'abord découvrir derrière les apparences.

Mon enfance se résume au parfum nauséeux d'une montée d'escaliers, un parfum de plastique que soufflait le préau sous lequel étaient entassés les jouets de l'école, odeur que les murs semblaient souffler oui, comme une haleine.

Au souvenir pas même humiliant mais absurde d'une enfant d'un an plus âgée que moi qui me forçait à manger de la terre ,à rester debout sur un pied les mains sur la tête et inventait chaque jour un supplice plus ridicule que cruel sans que je n'en éprouve rien d'autre qu'une profonde surprise et la nécessité de comprendre le pourquoi sans songer tout simplement à me révolter ,comme si ne remettant jamais un châtiment  en cause je m'étais demandé quelle faute il punissait n'imaginant pas même qu'il puisse être gratuit ,j'inversais le raisonnement ,il y avait punition donc j'étais coupable ,mais de quoi?

Comme si derrière chaque chose il y avait un mystère, une épaisseur ,une sorte de double-fonds ou était enfoui et dissimulé ce dont je ne percevais que des fulgurances sans suite.



15/06/2016
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