Inno'sens pas à pattes

Inno'sens pas à pattes

Deuil (extrait)

Je suis allé à des réunions de parents endeuillés.

Le mot déjà me révulsait.

Un peu comme le club des unijambistes ou des manchots. En tout cas ça étiquetait bien l’amputation.

C’était un peu comme les alcooliques anonymes.

Une dame, la présidente, qui avait perdu son mari il y a trente ans présentait les membres du bureau. Tous ils avaient connu le « drame », ça avait un son particulier dans leur bouche. Un psychiatre a parlé un bon moment de ce « parcours de souffrance ». Et après tout le monde a raconté son histoire. Ca revenait un peu toujours au même, chaque parent répétait souvent le prénom de son enfant, racontait quelques souvenirs en pleurant beaucoup, et puis sans aller mieux il avait l’air un peu soulagé. Il reniflait, se mouchait et les parents qui avaient écouté aussi.

Ils nous ont donné une liste d’associations organisant des groupes de prières chacun en fonction de ses croyances et pour ceux qui n’en avaient pas il y avait aussi des groupes de paroles encadrés par des psychologues.

Une dame avec des grosses lunettes et un bon sourire nous a distribué  un livret « Comment apprivoiser l’absence ».

Moi je n’ai rien dit mais on m’a dit que j’avais le droit.

J’étais libre. C’était à moi de juger. Mais j’ai bien senti que ça me mettait à l’écart. Ca n’était pas de la réprobation mais quand même un peu un rejet.

Quand on est sorti quelques parents par petits groupes se rassemblaient, ça faisait des petites grappes sur le trottoir. Ils se réchauffaient ensemble. Une maman pleurait beaucoup et parlait très fort, elle disait qu’elle ne voulait plus vivre, que la vie n’avait plus de sens, que c’était injuste, qu’elle avait honte d’être là alors que son enfant n’y était plus. Une autre maman l’a prise dans ses bras et elles pleuraient ‘une contre l’autre. Un homme a dit :

-Elle n’aimerait pas vous voir comme ça…

Elle ne l’entendait pas. Elle pleurait avec des sanglots de plus en plus rapprochés. Elle s’est détachée des bras de l’autre dame. Personne ne savait quoi dire. Elle disait qu’elle aimerait mourir, que la souffrance était intolérable.

Elle tournait sur le trottoir en même temps qu’elle parlait.

On ne savait pas quoi faire, elle semblait souffrir de plus en plus.

Ce qui l’a arrêtée c’est le trottoir. Elle s’est tordue la cheville. Elle a sauté sur un pied, boitillé un petit peu et s’est assise sur une murette en tenant son pied à deux mains. Tout le monde s’est précipité. Elle disait :

-Oh que j’ai mal !

L’homme qui avait dit que sa petite fille n’aimerait pas la voir comme ça a dit :

-Ce doit être une entorse…

Il s’est agenouillé et a essayé de bouger un peu le pied mais elle sursautait à chaque mouvement. Il a dit, rassurant :

-Ca n’est rien, la cheville n’est pas enflée…

Du coup la dame a eu l’air de moins souffrir. C’est quelqu’un qui savait trouver les bonnes paroles.

A ce moment là le psychiatre s’est approché de moi :

-Vous savez ça n’est pas bon de tout garder…il faut évacuer votre souffrance…

Quelques uns se sont retournés vers moi. J’ai acquiescé d’un signe de tête. Il a mis sa main sur mon épaule en disant d’une voix très douce :

-Bon courage…

C’est la première fois de la soirée que j’ai eu envie de pleurer.

Une dame a suggéré :

-Et si on allait boire un verre tous ensemble ?

A part deux personnes qui habitaient loin tout le monde a été d’accord. La dame m’a interrogé du regard. J’ai dit :

-Non merci…

D’une voix étranglée parce que j’étais triste et que j’avais la gorge sèche. Ils m’ont regardé avec un air de reproche comme si j’étais trop fier pour aller avec eux. Heureusement la dame a insisté et j’ai accepté ce qui a eu l’air de soulager tout le monde.

On est entré dans un vieux bar qui sentait le pastis et la gauloise. L’un des parents a demandé au patron si l’on pouvait rapprocher les tables en précisant :

-Nous sommes des parents en deuil…

Comme si ça conférait un statut un peu à part, que ça donne le droit à des attentions particulières et j’ai trouvé ça un peu obscène.

On a rapproché deux tables. La dame à l’entorse s’est assise en bout de banquette toujours souffrante en montrant bien qu’elle le cachait.

Elle poussait des soupirs silencieux et fermait les paupières d’un air bien appuyé.

Tant de douleur retenue et de discrétion ça attirait l’attention. Tout le monde était aux petits soins. Tout le monde avait des égards d’un air de dire :

-Décidément quand le sort est contre vous…

Le patron était en bout de table. Il attendait la commande. Tout le monde hésitait. Un homme a dit :

-Un pastis pour moi…

Et a ajouté :

-Il ne faut pas se laisser abattre…

Deux, trois visages lui ont souri. Il a conclu :

-La vie continue.

J’ai trouvé qu’il avait des dispositions.

J’ai pris un café.

Et les conversations ont commencé. Dans l’arrière-salle des jeunes jouaient au flipper.

Le patron a dit :

-Doucement les jeunes…

Par respect.

L’homme au pastis a dit :

-J’ai le même à la maison…

Le patron a eu un sourire reconnaissant. On était entre gens de bonne compagnie. Quelques parents aussi ont souri. Ils se désengourdissaient. La vie reprenait son cours. C’était rassurant.

Et puis j’ai compris.

Le groupe était mélangé. C’était ça le truc. Il y avait des parents pour qui le temps avait passé un peu et ils absorbaient les autres.

Ils s’habituaient.

Et ça a été pire. Je regardais les autres parents. Ceux pour qui comme moi c’était récent. Et les premiers étaient l’image de notre futur.

J’aurais voulu que tout s’arrête.

L’homme au pastis était comme un épouvantail sur mon chemin.

Mais non. Ca continuait. Discrètement j’ai pris un cachet. Maintenant il suffisait d’attendre. Tout le monde était bien d’accord pour dire qu’il n’y avait pas de mots pour exprimer mais ça ne les empêchait pas d’essayer. Ils parlaient beaucoup. Une dame à côté de moi m’a encouragé à parler. J’ai trouvé gentil qu’elle fasse attention à moi. Elle a dit :

-Vous êtes muré dans votre douleur…

Et comme si elle comprenait en même temps ce qu’elle disait elle a constaté :

-Nous sommes tous murés…

Elle m’a regardé comme si elle était reconnaissante d’avoir trouvé ça. Même si je trouvais que pour certains les murs n’étaient pas très hauts et les cloisons bien minces.

Je regrettais d’être venu. On n’avait pas l’air de poser la même question, de vivre la même chose.

J’ai essayé de sourire.

-Vous verrez avec le temps votre peine s’adoucira…

Je lui ai dit que je détestais le temps et que je ne voulais pas que ma peine s’adoucisse.

Avec un sourire comme un essuie tout elle a absorbé mes mots mais j’ai bien senti que son sourire n’était pas vrai et que quelque chose s’était durci en elle.

-Vous êtes en colère c’est naturel…

Je n’ai rien osé répondre parce que j’avais l’impression d’être un ingrat. Elle faisait ce qu’elle pouvait et moi je rejetais tout.

Elle me regardait toujours avec son bon sourire et ses grosses lunettes. Elle attendait que je continue. Même dans la colère elle m’aurait aidé. La colère c’est encore humain. Et elle aimait l’humain. Comme eux tous. Ca se voyait, ça se sentait, se respirait. Rien qu’à cette manière d’être assis, tristes et pourtant dignes. Ce besoin d’être heureux malgré tout sans avoir l’air d’y toucher. Cette bonne conscience que rien n’entame et ce besoin les uns des autres. Cette envie de vivre plus fort que tout mais qu’ils déguisaient de bons sentiments comme une mauvaise odeur sous le déodorant.

Et j’étais l’un d’eux ;

Mais je n’avais rien à dire. J’ai vu un petit frémissement de ses paupières et j’ai compris. Ca n’est pas moi qu’elle écoutait. D’ailleurs ici personne n’écoutait personne. Juste chacun grâce aux autres se préservait. Ca donnait un sens à leur souffrance de la reconnaître en l’autre et ça atténuait le malheur de voir qu’il y avait pire ailleurs. Et elle, elle m’en voulait. Je ne jouais pas le jeu, je lui refusais ce soulagement. Elle n’a rien dit mais elle a eu un petit geste pour éloigner son verre de moi et c’était la même chose en plus discret que si elle m’avait tourné le dos. Je ne lui servais à rien. Pire. Ne me servant à rien elle se sentait inutile.

Je la dérangeais. Je n’osais pas partir. On était quelques uns à regarder les autres du coin de l’œil. A ne rien dire. J’entendais des phrases au hasard. Enfant de lumière… Dieu… »Des cacahouètes ? … » Réincarnation…Prière… »Merci sans sucre pour moi… »

On était une dizaine et tout le monde parlait en même temps.

J’ai remarqué aussi que nous n’étions que trois hommes et que j’étais le plus minable.

Les deux autres avaient une belle consistance même dans le chagrin. Moi j’étais mou. Informe.

Ils avaient une certaine dignité. L’un deux était v.r.p. et je l’ai imaginé au travail. Je ne sais pas ce qu’il vendait mais il fallait le faire. J’ai entendu aussi qu’il avait deux autres enfants. Un plus grand que la petite fille qu’il venait de perdre et un plus jeune.

Et il y arrivait.

Il accompagnait le grand à ses activités et jouait avec le petit. Il remplissait ses notes de frais, voyait ses clients et trouvait encore du temps pour sa famille. Et pourtant il souffrait. L’autre était professeur dans un collège. Il disait sa douleur de voir tous les jours des enfants qui avaient l’âge du sien.

Mais il y arrivait. Lui aussi.

Une maman a dit que tous les jours devant la photo de sa fille elle mettait une bougie. Elle travaille à la chaîne et commence à quatre heures. Et en rentrant elle s’occupe de la maison. Tout en pensant à sa petite fille. Elle disait qu’elle se sentait accompagnée partout, elle la sentait près d’elle. C’était très beau.

Il n’y avait que moi.

Tous les enfants pouvaient être fiers de leurs parents.

C’était horrible.

Tous ils avaient au moins ce réconfort d’avoir donné la maximum de ce qu’ils pouvaient. Le meilleur. J’aurais voulu leur dire mais il aurait fallu raconter toute ma vie et je m’écoeurais trop. J’ai seulement réussi à dire :

-Vous venez souvent à ces réunions ?

Les visages se sont tournés vers moi ; Presque tous connaissaient l’association et seulement trois mamans comme moi y venaient pour la première fois.

J’ai eu l’impression de faire un peu partie du groupe.

Quelqu’un a dit qu’il faisait partie aussi d’une autre association. C’était le professeur. Il croyait en la réincarnation qui d’ailleurs est prouvée scientifiquement mais il n’a pas développé ne voulant pas heurter a-t-il dit les croyances de chacun. Il a seulement donné le nom de l’association : Mille et une vies et précisé qu’elle publiait une revue à petit tirage : Les contes des mille et une vies.

Une dame a secoué la tête en disant qu’elle, elle restait fidèle à sa foi d’origine : catholique. Une autre a dit qu’elle n’avait pas de religion particulière mais qu’elle croyait en Dieu, elle a dit aussi comme preuve d’une évidence :

-Sinon ce serait bien trop horrible !

Ca , personne ne pouvait lui donner tort. Quelques personnes sont sorti en disant qu’elles étaient désolées de devoir nous quitter mais qu’il se faisait tard.. Personne n’a osé dire :

-Au plaisir.

Ceux qui sont restés se sont resserrés. Ca donnait un caractère plus intime. On a commandé une autre tournée. Dehors il faisait nuit. Le silence était très émouvant et j’avais l’impression d’être plus proche comme ça. Chacun pour soi on avait l’impression d’être en même temps plus présent aux autres. Une maman a dit :

-Je ne comprends pas…

Les regards se sont tournés vers elle.

Elle ne trouvait pas ses mots. Elle a essuyé ses yeux avec un mouchoir en papier.

-Mon fils s’appelait Dylan...il avait huit ans… A la maison je n’arrive même pas à rentrer dans sa chambre…

Personne n’osait rien dire.

-Tout a été si vite… Le matin il était à l’école…

Elle marque un temps.

-L’après-midi il a eu mal à la tête…mais à hurler…

Elle avait les yeux fixes.

-Je l’ai emmené aux urgences…Dans la salle d’attente…

Elle s’effondre. Elle dit dans un gémissement :

-Il est parti comme ça…les médecins n’ont rien pu faire…Quelque chose qui dans le cerveau qui a lâché…un caillot…

La maman assise à côté de moi lui a pris la main.

-…il est devenu tout raide dans mes bras…le temps d’appeler c’était trop tard…

Elle s’arrête là. Pour elle tout s’est interrompu à ce moment là.

J’ai regardé autour de la table. Nous n’étions plus que six. Les jeunes qui jouaient dans l’arrière-salle sont passés au bar régler leur consommation.

Une dame a demandé si nous reviendrons à la prochaine réunion dans un mois. Tout m’a paru irréel. Rentrer chez moi. Un mois. Un gouffre. Ca a été comme un vertige. On a échangé nos numéros de téléphone.

C’était curieux de se retrouver sur le trottoir, de serrer les mains.

De se retrouver seul.

Je ne sais plus comment je suis rentré.



30/03/2016
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