Inno'sens pas à pattes

Inno'sens pas à pattes

Extrait de premier essai de roman...

Dépourvu de temps pour préparer mes mots. Sinon j’aurais su quoi te dire et tu m’aurais répondu.

Tu es venue comme apparue. Comme quand quelqu’un sonne à la porte et que l’on n’attend personne.

Entre l’étonnement et le moment où on le recadre il y a un temps mort, même avec le meilleur ami.

Et c’est ce temps mort qui t’a laissé fuir, t’extirper de moi.

Prisonnière qui profite d’une faute d’inattention de son gardien.

Tué par un temps mort.

Un hasard devant sa porte.

Tu passes et la conversation reprend. Mais j’ai senti que le cœur n’y était pas. Plus.

Tout était transfiguré. Inchangé mais méconnaissable.

La maison de Christophe n’était plus celle des après-midi où j’attendais de te voir passer peut-être et la route qui passe devant chez lui pour mener chez toi n’était plus qu’une coulée de goudron qui ne menait nulle part, fleuve sans courant qui stagne.

Inchangées mais méconnaissables, comme une glace qui redevient de l’eau, la maison et la route avaient fondues.

Et j’ai vu comme l’envers des choses.

Et je sais maintenant, dans cette chambre où je ne continuerai pas longtemps de vieillir que ce n’est pas toi que j’attendais.

Maintenant je sais que j’ai vécu autour de toi en te faisant vivre en moi comme une huître grossit une perle que c’est moi qui t’ai sécrétée.

Toi, en toi même, tu n’es que le grain de sable.

Greffée par hasard.

Maintenant je sais et c’est atroce.

Il y a cette anecdote. Un ami un jour va chez Dumas et le trouve en larmes, il s’inquiète et Dumas :

« C’est terrible ! je viens de tuer Athos !… »

Si Christian entrait maintenant, il me verrait le regard vide, le regard rongé. Comme mort. Et je lui dirais :

« Je viens de laisser mourir Sylvie… »

Laisser mourir. Comme le feu qu’on  a laissé s’éteindre, pour une seconde d’inattention et qu’on sent déjà le froid revenir et le noir envahir l’espace comme une coulée  de lave froide.

Je crains le froid et j’ai peur du noir.

Le vent souffle et la nuit est belle.

Belle de la brillance de la pluie sur la route. Belle des réverbères qui plaquent sur les trottoirs des reflets d’acier.

Parfois une voiture passe. Ou s’arrête. Et j’entends le couinement d’un frein à main. Ou une mobylette, de l’autre côté, derrière le lotissement, vers la piscine.

Toutes ces vies qui se vivent et qui m’ignorent. Perdues, confondues dans le souffle qu’imite l’égrènement de la pluie ou de la neige pourrie dans les arbres.

Le battement de la chaînette sur les volets, qui m’empêchait de dormir au début, les gouttes qui s’aplatent sur les carreaux.

Tout si pareil qu’au temps où je rêvais dans ta chambre, blottie, dans tes draps au dessin d’enfant, des draps pastels, le souffle oppressé quand monte ce besoin d’amour et de tendresse immense des soirs de pluie, peut-être rêvant à moi, alors je guettais les bruits, à chaque mobylette qui s’attardait, je disais « c’est elle ».

Je me sens en accord avec cette nuit. Pleine d’échos et de silence, de pesanteur et d’orage qui menace.

Silencieux et haletant.

Sur mon bureau des feuilles s’entassent, se mêlent, comme un jeu de cartes qu’on brasse.

J’ai éteint la radio à cause de l’heure.

Et je suis là.

Sans mensonge comme une fille lasse d’avoir des fausses pudeurs. Je me garde des images, des souvenirs. Ta mort en moi c’est comme une convalescence qu’il faut garder du moindre faux-pas.

Il va falloir que je surveille. Liberté surveillée.

Comme quand on arrête de fumer il faut arrêter aussi le café. A cause de l’association le goût du café appelle le plaisir de la cigarette.

La moindre odeur de lavande te ré-suscitera toujours à mon cœur, comme chaque soleil couchant d’été, de ces soleils rouges qui laissent comme des lambeaux de chair qui vont s’effilochant, cotonneux comme des volutes d’une pipe, me ramènera toujours à cette année où je t’ai rencontrée.

L’année de mes quinze ans.

Si je cherchais parmi mes papiers je retrouverais cette phrase de Guimard qui dit que le premier prénom qu’on se grave dans le cœur grandit avec l’écorce.

Tout est là.

Sylvie n’est même pas. Elle n’est qu’en moi.



19/03/2016
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