Inno'sens pas à pattes

Inno'sens pas à pattes

J'aime ma femme pour sa...

J'aime ma femme pour sa villa.

Il y a des femmes que j'ai aimées pour leur regard, pour leur esprit, d'autres pour leur douceur, leur tendresse, leur corps.

Toujours avec le temps, j'ai réussi à savoir ce qui me plaisait chez une femme. Il y a des femmes que j'ai aimées pour un mouvement de tête, d'autres pour leur démarche dans la rue, certaines pour des détails plus infimes encore comme la finesse d'un poignet ou le mélange ténu de leur parfum et celui plus intime de leur peau, pour une expression du visage, certain air de bouderie au coin des lèvres, une manière de remonter une mèche de cheveux. Je ne m'en rendais pas compte, pas tout de suite, seulement après, après une longue fréquentation qui agit comme l'antibiotique qui réduit le champ de l'infection et permet d'en déterminer la cause, l'origine.

Maintenant je sais que j'aime ma femme pour sa villa. Il m'a fallu deux ans. Mais qu'on me comprenne bien. Il ne s'agit en aucun cas d'un quelconque intérêt matériel. Simplement comme il faut bien aimer quelqu'un pour une raison ou pour une autre et que j'aime savoir pourquoi j'éprouve ce que j'éprouve je peux dire avec certitude que je l'aime pour sa villa.

Au début comme toujours j'étais sous le charme, je ne pouvais discerner ce qui agissait sur moi comme dans un cocktail il est difficile de démêler les ingrédients qui le composent, je ne pouvais que le subir. Et puis peu à peu, j'ai pu analyser mon amour pour elle. J'aimais les soirs rentrer en voiture, descendre ouvrir la grille, pousser le portail jusqu'à ce qu'il cale contre les arbres hauts et épais, entendre dans mon dos ronronner le moteur d'un bruit régulier, remonter m'asseoir et lui sourire. J'aimais le sourire qu'elle me rendait en silence et qui était comme le sceau d'un accord parfait.

J'aimais la voir de dos, sur le perron, éclairer les lampes d'extérieur, chercher les clés dans son sac et de voir la porte s'ouvrir sous le poids de son épaule qui dans un mouvement qui cambrait ses reins j'avais un petit frémissement de plaisir, le même que l'on peut avoir de voir la femme que l'on désire se dénuder dans une lenteur calculée et exaspérante.

J'aimais la fraîcheur du hall. Peu à peu la maison s'éveillait comme le chien paisible au retour de son maître.

J'aimais rester assis, été comme hiver, devant la cheminée, dans le fauteuil de droite, d'où l'on peut remuer les braises ou rajouter du bois sans se lever. J'aimais rester là, à regarder. Tout ce qu'il me reste un texte. Que je n'arrive pas à poursuivre.

Est-ce qu'il est possible dix ans après de seulement se rendre compte que c'était l'amour ? Mais l'amour total comme il n'est donné qu'une fois quoiqu'on en dise et encore si rarement que je devrai être heureux de pouvoir me consoler que ça au moins m'est été accordé mais en fait c'est pire. Qui n'a jamais connu la santé ne se plaint pas de sa maladie. Elle va de soi. Elle est un état naturel. Pas une déchéance.

Ca n'est que maintenant et en comparant ce que j'ai pu éprouver ou vivre avec d'autres que je peux dire : l'amour c'est ça.

Qu'est-ce qu'il y avait de si différent sinon que deux êtres qui s'aiment se suffisent à eux-mêmes, s'accordent, se réjouissent de tout comme si tout n'était qu'une extension de leur bonheur.

Une marche dans les rues. Un repas en tête à tête. L'amour est là quand la seule présence suffit. Le reste n'est qu'association qui a besoin d'accessoires comme ces couples blasés qui ne se désirent qu'avec des complications qu'on appelle perversion et qui ne sont que gadget d'ennui. Quand il faut le fouet, les bottes et le cuir, toute la panoplie de la lassitude et de dégoût qui se déguise pour ne pas dire son nom c'est que le moteur est usé et qu'il faut brancher les auxiliaires, les moteurs de secours en cas de panne d'affection. s'il faut des enfants, une maison à crédit pour se sentir vivre en commun alors il n'y a rien, moins que rien, que le manque, le vide, qu'on se masque avec entêtement et imbécillité.

La vie sans toi est une terre desséchée où plus rien ne pousse. Le monde est un décor désolé comme un plateau de cinéma abandonné quand le film est fini.

Avant j'imaginais toujours que ma vie était ailleurs et je subissais le présent avec impatience, avec toi, elle était là et je n'avais rien d'autre à faire que souhaiter que cela dure.

J'ignore de quelle partie de moi tu me délivrais mais je savourais de me sentir coïncider avec moi, de ne pas être en attente d'un rendez-vous où je devrai me rejoindre sans connaître ni le lieu ni l'heure qui transformait mes jours en une vague errance, de n'être qu'un, uni, entre cet être présent et cette idée de moi qui me poussait toujours ailleurs il n'y avait plus d'écart, comme un calque qu'on superpose sur le dessin parfaitement ajusté. Je n'avais plus nulle part où me chercher. J'y étais et j'étais. Enfin centré, enfin atteint au cœur de moi. Je découvrais aussi qu'il faut beaucoup plus d'amour pour recevoir que pour donner car il n'y entre aucune satisfaction d'orgueil.

Je découvrais que jusque là ma vie n'avait été qu'une lutte et comme le pauvre qui n'a d'autre souci que de survivre je n'avais rien connu d'autre que cet effort pour résister.

Lire les matins sans avoir de comptes à rendre, exister sans culpabilité. J'étais vivant et coupable de rien. Je pouvais vouloir sans que ce soit un crime, parler sans avoir peur de me trahir. J'étais même libre de ne pas vouloir, de me laisser aller à la joie d'exister tout court. Est-ce qu'on peut imaginer ça. Un homme qui passe toute une partie de sa vie à se conformer à un modèle, une image que l'on exige de lui et qui comprend trop tard, avec des années de décalage, qu'une fois il a failli s'en sortir, être sincères. Etre.

Savoir que le modèle était laid.

Tu mettais tes bras autour de mon cou et ton regard dans le mien était la plus douce des caresses.

Ma peur. Où est le piège ? Où est le mensonge ? Jusqu'où tu peux m'aimer, où est la limite ?

Est-ce qu'on peut ne pas reconnaître la seule personne qui vous voulait du bien.

Attendre et rêver quelqu'un et passer à côté si par miracle cette personne arrive.

Avant je vivais comme le malade qui essaie de rassurer son entourage, tellement accaparé par l'angoisse des autres qu'il en oublie de se soigner et meurt de l'inquiétude des autres.

Mes aventures étaient des revanches et il était normal qu'au matin il ne reste rien d'elles : j'étais là pour les détruire. En moi cet enfant humilié cherchait sa vengeance.

En ces moments où je pense souvent mourir je ne peux m'empêcher de me demander ce qu'aurait été ma vie avec toi. Qu'est-ce que j'aurais écrit ? La gloire n'était qu'une compensation. Je revois nos journées au soleil tout entier à la joie d'exister qui ne demande rien d'autre que n'être pas dérangée et de durer. Joie animale de vivre.



14/05/2016
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