Inno'sens pas à pattes

Inno'sens pas à pattes

L'ombre tueuse.

J'étais un enfant de vieux.

Je n'aimais les fleurs que fanées, les parfums évaporés, le soleil tamisé.

Je grandissais entouré de fragilité et tout élan un peu vif était obscène.

J'ai appris à n'aimer la vie que domptée, dosée, mesurée.

Je n'aime que ce qui est inoffensif. J'ai développé un goût déplorable pour les dessins de boîtes à sucre, les emballages rétro, tout ce qui a un air effacé, semble n'être plus qu'une persistance.

Toute couleur un peu vive me heurte. Tout éclat de voix me choque. Tout mouvement brusque m'effraie et m'agace à la fois. Je vis comme je marchais enfant : sur des patins de feutre. Je n'ai jamais su attaquer le sol du talon. Ni attaquer quoi que ce soit d'ailleurs. Pas même un sandwich à pleines dents.

J'ai écrasé mon adolescence comme autrefois les nonnes bandaient leurs seins.

Dans un monde tatillon qui n'était que susceptibilité j'ai développé très tôt d'une manière étonnante la conscience que chaque geste était perçu et nous renvoyait à nous-mêmes.

Ils m'aimaient tellement et ils avaient l'air si fragiles. Alors je leur mentais. Pour voir dans leurs yeux cette lueur douce d'attendrissement.

Le monde m'était hostile de m'empêcher d'être ce qu'ils croyaient.

Ils avaient un monde tout petit et comme parallèle.

Ils étaient vieux et doux et semblaient déjà d'un autre temps. Ils étaient appliqués et consciencieux, leur univers était rétréci comme un membre atrophié.

Tous leurs principes étaient d'une autre époque et le monde extérieur  me paraissait vulgaire et brutal.

J'étais leur joyau et leur tendresse mon écrin. Les autres ne semblaient pas avoir conscience des valeurs. Barbares. Sans âme, ils n'étaient que des corps hurlants comme des figures de cauchemar.

La vie me semblait d'une monstrueuse cruauté et je rêvais de justice. J'aimais apprendre le nom des fleurs, la gamme des couleurs, me créer un vocabulaire riche pour exprimer tout en nuances et je faisais des bouquets de mots.

J'aimais que tout soit aérien et immatériel comme les notes qu'il tirait de son violon, mélancolique et désuet.

Les journées, habillé sur mesure de ma panoplie de petit cuisinier,  j'aidais à la maison. Je jouais au marchand, à l'école. Mais la réalité ne ressemblait en rien à ces scènes idéales. Le monde ne  m'était compréhensible et supportable que recomposé, comme un jardin soigné qui est une victoire sur la nature, le désordre, le signe de l'humain, sa marque à rendre agréable ce qui n'était que sauvage.

A huit ans j'apprenais le latin, la flûte et la mythologie, je découvrais mes premiers romans et que la vie n'en est pas un.

Je développais en réaction, comme une défense de l'organisme qui suppure, un orgueil démesuré.

Le collège, le lycée me furent des années de torture. Toute ma vie a été un supplice. Martyre au nom de quelle foi ?

Toute présence m'est une contrainte, un poids, une douleur. Je ne supporte la vie que seul avec un élan vers je ne sais quoi qui serait sans haine ni envie.

Toute ma vie ils m'ont pourchassé.

L'impression de subir mutilation sur mutilation comme ces enfants que l'on déformait pour distraire les puissants.

J'aurais voulu être enseignant, mais je n'ai jamais pu passer le moindre examen tant le fait d'être jugé, jaugé, me fait l'effet d'une condamnation, d'un verdict, d'une sentence et l'idée de pouvoir ne pas réussir me paralyse.

Je ne dois ma place d'aide bibliothécaire qu'à ma reconnaissance de travailleur handicapé.

Je ne reçois que par la pitié que je peux inspirer. Je vis d'aumône comme un mendiant survit du surplus des autres.

Je me suis habitué à la souffrance comme l'aveugle aux ténèbres. J'y ai l'avantage de l'aveugle dans le noir.

J'ai réussi, au fil des années, à oublier tout ce que j'avais appris. Je ne sais plus un mot de latin ni une note de musique. Lire m'est devenu pratiquement incompréhensible.

Je puis dire, presque que je suis sinon heureux dans ma vie, mon travail.

J'aime comme l'animal sa tanière cette salle qui sent l'encre des photocopieuses et le plastique des livres. Le matin j'y bois deux cafés en fumant quatre cigarettes. Je recolle les couvertures arrachées, je rafistole les pages déchirées. Je classe, je fais des inventaires. Depuis peu j'ai le droit de faire des commandes et je m'occupe de tous les achats de fournitures. J'ai eu cent francs d'augmentation.

J'aime ce collège.

Fantôme d'adolescent j'erre entre les professeurs et les élèves, je hante ces lieux où je n'ai pas vécu ce que je croyais à avoir à y vivre, adolescent mort né qui attend le repos pour pouvoir disparaître. A quelques jours près j'ai conservé le même rythme de vacances qu'autrefois.

 

 

 

 

 



06/03/2016
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