Inno'sens pas à pattes

Inno'sens pas à pattes

Schopenhauer (Extraits)

« L’importance de l’homme intellectuel, de l’homme immortel en moi, m’a toujours paru si infiniment grande, en comparaison de l’individu, que je n’ai jamais hésité à rejeter comme un fardeau inutile toute préoccupation personnelle, dès qu’une pensée philosophique s’annonçait dans mon esprit. Une pensée de cette sorte a toujours été pour moi chose tellement sérieuse, que tout le reste me semblait futile en comparaison. C’est là la lettre de noblesse et de franchise de la nature. Le bonheur des hommes ordinaires consiste dans l’alternative du travail et de la jouissance, qui pour moi sont tout un. C’est pourquoi la vie des hommes de mon espèce est nécessairement un monodrame. Des missionnaires de la vérité, adressés au genre humain, une fois qu’ils se sont compris eux-mêmes, n’entrent pas plus dans la familiarité des hommes, — en dehors de ce qui est de leur mission, — que les missionnaires de la Chine ne fraternisent avec les Chinois. Il semble toujours à un homme comme moi, surtout dans la jeunesse, qu’on l’a fourré dans un vêtement qui n’est pas à sa taille. »

« Dans un monde qui est composé, pour les cinq sixièmes au moins, de coquins, de fous et d’imbéciles, chacun de ceux qui appartiennent au sixième restant doit se faire une règle de conduite de se retirer d’autant plus loin qu’il se sent plus différent des autres, et toujours le plus loin possible. Il doit se persuader que le monde est un désert où il sera toujours seul, et cette persuasion doit devenir chez lui un sentiment habituel. Comme les murs d’une chambre rétrécissent le champ du regard, qui ne s’étend que devant la nature, ainsi la société rétrécit mon esprit, et la solitude seule lui ouvre l’espace... »

« Sitôt que j’ai commencé à penser, je me suis senti en état d’hostilité avec le monde. Cela m’a souvent inquiété dans ma jeunesse, car je pensais que la majorité pouvait bien avoir raison. Helvétius m’a d’abord rassuré [8]. Ensuite, après chaque conflit nouveau, le monde a perdu du terrain, et j’en ai gagné. Ma quarantième année révolue, il m’a semblé que mon procès était jugé en dernière instance, et je me suis trouvé à une hauteur à laquelle jusque-là je n’avais pas osé aspirer. Alors le monde m’a paru vide et désert. Toute ma vie durant, je me suis senti horriblement seul, et j’ai toujours supplié le sort du fond de ma poitrine : « Donne-moi un homme ! » En vain. Je suis resté seul. Mais je puis dire sincèrement que cela n’a pas été de ma faute. Je n’ai jamais repoussé personne. Je n’ai fui aucun homme qui fût un homme par l’esprit et le cœur. Je n’ai rencontré que de pauvres sires, des têtes bornées, de mauvais cœurs, des esprits bas. Je mets à part Goethe, Fernow, peut-être Frédéric-Auguste Wolf et un petit nombre d’autres, qui avaient tous de vingt-cinq à quarante ans de plus que moi. Peu à peu, le dépit que me donnaient les individus a fait place à un tranquille mépris pour l’espèce. De bonne heure, je me suis senti différent des hommes ; mais je me disais : « Apprends à en connaître seulement cent, « et tu trouveras ton homme » ; ensuite : « Va jusqu’à « mille » ; puis : « Essaye encore : dans plusieurs « milliers il faudra bien qu’il s’en trouve un. » Et j’ai fini par conclure que la nature était trop chiche de ses dons, et qu’il ne me restait qu’à supporter avec patience et dignité ce que Byron appelle la solitude des rois. »



18/04/2019
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